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« Ils prennent la place des salariés » ?

Quand on voit la quantité de travail réalisée par ces personnes et son utilité sociale, on est en droit de se demander si tout ce boulot ne pourrait pas être confié à des personnes salariées. Les volontaires détruisent-ils l’emploi ?
D’une part, aucune des associations rencontrées n’a les moyens de rémunérer des travailleurs pour tout le travail qu’accomplissent les volontaires : la plupart d’entre elles sont dans une situation perpétuellement incertaine, avec des emplois en nombre insuffisants et précaires, des subsides toujours plus difficiles à obtenir, payés souvent en retard. Elles font pourtant face à des demandes de plus en plus nombreuses, en raison de l’appauvrissement croissant de la population. Dans les associations où il n’y a que des volontaires, la question ne se pose même pas : impossible de trouver l’argent pour rémunérer autant de monde.

D’autre part, volontaires et salariés ne sont pas nécessairement interchangeables : le rôle du volontaire est complémentaire de celui du salarié. Au Comité d’habitants Germinal, les membres ont « la connaissance de la réalité du quartier. On connaît les besoins, on fait remonter les informations. Les salariés, eux, ont des outils pour répondre à certaines demandes (contacts avec les autorités communales, possibilités d’obtenir des subsides). Ils peuvent aider à formuler, préciser les demandes, ils apportent soutien et accompagnement. Ils servent de courroie de transmission entre les habitants et les autorités communales. » Mais ce ne sont pas des étrangers : « ils s’impliquent, on voit bien qu’ils aiment bien venir, ils connaissent les gens ».

Le « C45bis » ou la liberté conditionnelle pour les demandeurs d’emploi et prépensionnés
Si, comme on l’a vu plus haut, le volontariat est considéré comme un outil d’insertion socioprofessionnelle pour les bénéficiaires du RIS, nos politiques sont plus méfiants quand il s’agit des chômeurs. Visiblement, le critère de liberté qui entre dans la définition du volontariat ne les concerne pas tout à fait. Les demandeurs d’emploi doivent en effet avertir l’ONEM de leur intention de s’engager comme volontaires, au moyen du formulaire « C45bis ». Cet avertissement est malheureusement souvent considéré par l’ONEM comme une demande d’autorisation et celle-ci peut être refusée si l’agent de l’ONEM considère que le travail volontaire empêche le chômeur de chercher un emploi. Le volontariat ne pourra en tout cas pas dépasser 28 heures par semaine.
La Plateforme francophone du Volontariat s’emploie à démontrer le caractère discriminatoire de ce formulaire : d’abord, pourquoi la liberté de s’engager comme volontaire serait-elle refusée aux sans-emploi, alors qu’elle est garantie à toutes les autres catégories de la population ?
Ensuite, si une personne qui travaille peut être volontaire sans que cela ait des répercussions sur son emploi, pourquoi une personne sans emploi n’aurait-elle pas le temps d’envoyer des CV ou de se rendre à un entretien d’embauche parce qu’elle fait du bénévolat ?
Pour la Plateforme – et Vivre Ensemble partage cet avis -, ce fameux C45 bis est à la fois inutile et injuste. [1]

Quand il s’agit d’aider des personnes qui vivent dans la pauvreté, les bénéficiaires qui sont devenus volontaires ont un indéniable avantage. « Les volontaires savent ce que c’est que de vivre dans la rue ou dans la misère, l’isolement. Les bénéficiaires se confient plus facilement à nous, car on a vécu la même expérience qu’eux. On sert d’intermédiaires, de courroies de transmission ». « Quand on a vécu des situations difficiles, on n’est pas dans le même état d’esprit, témoigne Suzanne. Quand je suis sortie de l’hôpital, après mon cancer, je me suis retrouvée dans un logement sans chauffage, sans meubles, sans rien. Je dormais assise sur une chaise, en appuyant la tête contre le mur. Avant, je vivais à Bruxelles, j’aidais des demandeurs d’asile. Mais ce n’était pas la même chose. Quand on sait ce que c’est, on voit les choses autrement. » « On fait les choses plus avec notre cœur. On n’attend pas de retour. »
« J’ai vécu le fait qu’on me dise ‘Va là, et puis là, et puis là’ et que toutes les portes se ferment. Maintenant, je peux aider les autres à aller directement au bon endroit, à prendre des raccourcis », explique Valérie. Et Nathalie de confirmer : « Nos propres expériences aident les autres à gagner du temps ».

Les salariés, eux, apportent le cadre dont les personnes en difficultés ont besoin ; ils vont les aider à accéder à leurs droits, à se remettre en ordre administrativement, etc.
Volontaire ou salarié, ce n’est donc pas pareil. Et les volontaires sont indispensables. Aux Chemins de Traverse, l’absence de personnel salarié, c’est l’essence de l’association : tous les participants sont là parce qu’ils en ont envie, il n’y a pas de contrainte, « chacun est là pour aider, on est tous à égalité ». Et même si Christine estime que « l’organisation des activités repose sur trop peu d’épaules », comme quand il faut faire des courses ou appeler ceux qui n’ont pas donné de nouvelles récemment. « C’est parfois beaucoup, mais on est un petit groupe à porter ça ensemble et on n’a pas envie que ce soit quelqu’un de payé qui le fasse. Et appeler les membres pour voir qui vient, demander comment ça va, ce ne serait pas la même chose si c’était un.e secrétaire qui le faisait. »
Pour Christian, libéré de prison, la présence exclusive de volontaires est une condition sine qua non à sa participation : « S’il y a un éducateur, un assistant social, un psychologue, je quitte. Ce sont des personnes que j’ai côtoyées dans le passé et je ne veux plus les voir. »
C’est là l’une des richesses principales du volontariat : sa gratuité et la qualité de relation qu’elle permet. « Avec des personnes volontaires, on s’ouvre plus facilement », estime Christophe, toujours des Chemins de Traverse. Et Luc d’ajouter : « Le fait qu’il n’y ait pas de professionnels, cela implique que j’attends des autres ce qu’ils peuvent/veulent donner. J’aurais d’autres exigences envers des personnes payées. Tout ce que chacun donne, c’est un cadeau. »
Et quand on demande à Philippe s’il aimerait bien recevoir un salaire pour le travail qu’il effectue à Amon Nos Hôtes – après tout, il vit dans la précarité -, la réponse fuse : « Non. Je préfère rester bénévole. Si j’étais salarié, et qu’on m’appelait le matin pour un remplacement à l’improviste, je ne suis pas sûr que je réagirais de la même manière. En tant que salarié, on a des comptes à rendre, des contraintes, on est moins libre. » Ceci dit, l’un de ses collègues estime quand même que « c’est difficile de ne pas gagner d’argent alors qu’on en a besoin ». Nathalie, volontaire à Saint-Vincent-de-Paul, est catégorique : « C’est normal de ne pas être payé pour aider les autres. Si on me propose un contrat, je refuse. Ce n’est pas du travail, il n’y a pas de stress, on le fait avec cœur, on s’amuse. On est beaucoup plus riches à la fin du mois que beaucoup de gens qui ont un salaire ».

Cette liberté et cette qualité de relation sont donc très importantes pour les volontaires. Mais se sentent-ils pour autant reconnus par leur entourage, par la société ? « Certains comprennent, d’autres pas, constate-t-on à Amon Nos Hôtes. Il y en a qui nous jugent, qui pensent que parce qu’on fréquente des alcooliques et des toxicomanes, on en est aussi ». « On a essayé d’organiser une fête des voisins et très peu de personnes sont venues. » Suzanne raconte : « Jusqu’il y a quelque temps, je descendais souvent à la place Saint-Lambert. Quand je voyais des sans-abri que je connaissais, j’allais leur faire la bise. Je voyais bien que les gens me regardaient de travers ». « Il y en a qui croient que je suis dans une secte, s’amuse Patricia, de Saint-Vincent-de-Paul à Lessines. Pour Valérie, « Ce n’est pas facile de faire accepter par une partie de la famille que je consacre tant de temps à faire du bénévolat, à Saint-Vincent-de-Paul et à la Croix-Rouge. Ils trouvent que je ferais mieux de travailler pour gagner de l’argent ».

À trop vanter les mérites du volontariat, on risquerait cependant de donner des idées à nos hommes et femmes politiques toujours enclins à réduire les dépenses publiques. Puisque les volontaires font un si bon travail, ne pourrait-on pas réduire encore les subsides à l’emploi et remplacer des salariés par des volontaires ? Les volontaires eux-mêmes le disent et il n’est peut-être pas inutile de le répéter : les volontaires sont précieux, les salariés aussi. Ils sont complémentaires et, ensemble, ils ne sont pas trop nombreux pour faire face à l’augmentation et à la complexification des demandes. « Chaque semaine, deux ou trois nouvelles personnes se présentent pour un colis alimentaire », constate Adrienne à Saint-Vincent-de-Paul (Lessines).
Pour que les associations et leurs volontaires puissent remplir leurs missions si importantes, il est nécessaire que les pouvoirs publics leur octroient des financements stables et à la mesure des tâches qu’elles réalisent. Ces financements ne doivent cependant pas entraîner une réduction de leur liberté d’action : la mode des appels à projets, qui tendent à remplacer les subsides structurels, menace la liberté d’action des associations. En outre, elle réduit leur capacité à innover et à répondre aux nouveaux besoins détectés sur le terrain, puisqu’elles doivent calquer leurs projets sur les priorités des bailleurs de fonds publics.
Il ne faudrait pas non plus que la faiblesse des moyens de l’action sociale publique reporte un poids supplémentaire sur les associations et leurs volontaires. « Le CPAS nous envoie des personnes pour les colis alimentaires. Un jour, il nous a dit que ce serait bien de créer une épicerie sociale et un vestiaire où les gens peuvent acheter à moindre prix. Nous l’avons fait, mais nous ne pouvons pas non plus répondre à tous les besoins des personnes pauvres de la commune ! Les pouvoirs publics doivent aussi assumer leur rôle social ». (Adrienne, Saint-Vincent-de-Paul Lessines)



[1Plus de détails sur cette campagne sur le site de la Plateforme francophone du volontariat. Lien raccourci : https://miniurl.be/r-1gc1



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