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20 novembre 2013  Actualités

Interview

Isabelle Franck

Juste Terre !

De plus en plus de seniors vivent dans une pauvreté grandissante, c’est inacceptable !

Juste Terre ! : Pourrait-on dresser le portrait type de la personne âgée confrontée à la pauvreté ?
Isabelle Franck, responsable du secteur analyses, études et outils pédagogiques : C’est évidemment difficile mais le passage à la retraite est un moment où les inégalités sociales ont tendance à se creuser. Ceux qui n’ont pas eu l’occasion de se constituer un « bas de laine », sous la forme d’une épargne-pension par exemple, se retrouvent vite avec un budget très serré. La pauvreté concerne surtout ceux et celles qui ont eu un parcours professionnel en dents de scie ou avec un faible salaire. Les femmes sont plus touchées que les hommes, justement parce qu’elles ont souvent eu une carrière incomplète ou à temps partiel. En 2010, 41 % des femmes travaillaient à temps partiel, contre 7% des hommes ! D’ailleurs, les chiffres de la GRAPA1 sont éloquents : les femmes représentent 2/3 des bénéficiaires.

Juste Terre ! : A quoi est due cette pauvreté ?
IF : D’abord, au faible niveau de la pension légale, plus faible que chez nos voisins. C’est notamment dû au fait que le montant de la pension est calculé à partir du salaire moyen de toute la carrière. Tandis qu’en France ou en Allemagne, par exemple, il est calculé sur la base des dernières années de salaire. La chute des revenus, au moment de la retraite, est donc dure : 20 % des pensionnés en Belgique vivent avec au maximum 1000 euros par mois ! Or, le vieillissement entraîne aussi une augmentation des frais : pour rester en bonne santé, pour conserver sa mobilité, pour adapter son logement… Sans compter que des postes comme l’énergie, l’alimentation ou le loyer augmentent beaucoup plus vite que le montant de la pension !

Juste Terre ! : Dans votre travail de recherche sur la pauvreté et les seniors en Belgique, qu’est-ce qui vous a frappée ?
IF : La première chose, c’est que quand on parle des personnes âgées, il faut vraiment mettre « pauvreté » au pluriel. Et l’une des principales pauvretés, c’est l’isolement dont souffrent beaucoup de personnes âgées. Il y en a qui ne parlent à personne pendant parfois des semaines entières. La deuxième chose, c’est qu’on ne peut pas se contenter de parler de la pauvreté des personnes âgées. Beaucoup de personnes rencontrées témoignent de la richesse de la relation qu’ils ont - ou ont eue - avec leurs aînés. C’est une chose importante qu’on a voulu dire dans cette étude : les aînés sont une richesse pour chacun de nous et pour la société.

Juste Terre ! : N’y a-t-il pas un risque de se désolidariser de cette génération ?
IF : Oui, et pour plusieurs raisons. D’abord, les personnes âgées, et surtout celles qui perdent leur autonomie, sont à l’opposé des valeurs dominantes : jeunisme, productivité, rentabilité, autonomie, « que le meilleur gagne ». Elles incarnent la fragilité, la finitude, l’interdépendance. Tout ce que la société refuse ou veut ignorer. Une deuxième raison touche à l’économie : on nous fait croire que les retraités sont un problème, voire une menace pour l’équilibre des finances publiques. On les présente comme une population oisive, qui gagne de l’argent à ne rien faire. On voudrait qu’ils allongent leur carrière, qu’ils travaillent plus longtemps. Face à ce discours, Vivre Ensemble veut rappeler que la pension n’est ni un cadeau ni un privilège mais un droit acquis par une cotisation versée tout au long de la vie, dans un système qui a été mis en place après la seconde guerre mondiale et qui est fondé sur la solidarité entre les générations. Une solidarité que beaucoup voudraient voir détricotée parce qu’elle ne cadre pas du tout avec le néolibéralisme ambiant. On oublie un peu vite aussi que ce n’est pas parce qu’on n’occupe plus d’emploi salarié qu’on devient inutile. 40 % des plus de 65 ans s’engagent bénévolement dans une association, un club de sport, une école, notamment. Et la majorité des retraités apportent un soutien précieux à leurs enfants et petits-enfants, à leur voisinage... Ils sont très loin d’être un poids pour la société !

Juste Terre ! : Pensez-vous que les aînés risquent vraiment d’être abandonnés par le reste de la société ?
IF : Non seulement c’est un risque mais c’est déjà une réalité dans certains pays. Dans l’étude, je cite le cas de la Grande-Bretagne où, en 2008, des médecins faisaient campagne pour qu’on ajoute les personnes âgées à la liste des « non opérables » (avec les fumeurs et les obèses) vu qu’ils ne bénéficieraient pas longtemps des frais encourus par la société pour les soigner. Quand on entre dans une logique où la seule échelle de valeurs est économique, cela ouvre la porte à toutes les dérives.

Juste Terre ! : Comment les différentes initiatives soutenues par Vivre Ensemble parviennent-elles à répondre à cette problématique ?
IF : Il y a peu d’associations qui travaillent exclusivement avec un public âgé. La plupart cherchent à mêler les générations : les enfants et les jeunes sont souvent en manque de repères, confrontés à des situations familiales et sociales fragiles, parfois très difficiles. Les personnes âgées qui vivent dans la pauvreté ou se sentent très seules ont beaucoup à recevoir d’eux mais aussi à leur apporter : leur affection, leur expérience, une certaine stabilité qui rassure les enfants et restaure leur confiance en soi. Les enfants ont besoin des personnes âgées pour construire leur vie sur des fondations, une histoire, une continuité. La rencontre des générations, c’est de la cohésion sociale, donc un rempart contre l’exclusion et la pauvreté.

Propos recueillis par Valérie Martin





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