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Contre la pauvreté, je choisis la solidarité !

La dignité, parce que je le vaux bien !

Il y a de ces prénoms qui, au regard d’une histoire de vie, résonnent ironiquement. Comme un pied de nez, un démenti provocant à la réalité des choses. Elle s’appelle Aimée [1], elle a 40 ans, le « look et les manières d’une plantureuse « mama africaine, la gouaille en moins. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le parcours de vie d’Aimée n’est pas vraiment à l’image de son prénom. À la Maison’elle, à Rixensart, Aimée et d’autres femmes en souffrance trouvent un lieu où se reconstruire.

Issue d’une innombrable fratrie des hautes collines du Rwanda , elle n’a de son enfance que le souvenir de la misère et du travail éreintant dans les champs. Et elle n’est encore qu’une toute jeune mariée lorsque son pays sombre dans la spirale de l’horreur génocidaire .

A quel point cette folie sanguinaire l’a-t-elle chamboulée, marquée, meurtrie ? Comme beaucoup de compatriotes rwandais qui ont traversé cette épreuve, elle garde, refoulées au fond de son âme, des blessures indicibles dont elle ne parlera jamais. Et son mari, lui « qui connaissait des gens , a-t-il trempé un temps dans les massacres ? Là aussi, elle préfère fermer définitivement la porte à toutes les questions...

Quoi qu’il en soit, son homme comprend assez vite que l’issue de ces tueries ne mènera qu’à un immense désastre à l’échelle de tout le pays. Il entreprend donc d’extraire sa jeune épouse et leur premier-né de ce bourbier sanglant. Avec succès : la petite famille parvient à gagner Bruxelles , accueillie dans un premier temps chez de lointains cousins.

Une vie de recluse

Pour la jeune Aimée commence alors une vie de recluse : le deuil et l’absence de sa toute nouvelle famille sont lourds à porter pour la jeune femme traumatisée et déracinée. Même si la communauté africaine de Bruxelles est bien vivante, elle ne sort quasiment pas du petit appartement que son mari a trouvé dans un triste quartier de la capitale belge. Le drame rwandais y reste bien présent et pesant : le soupçon est partout, les fantômes du Rwanda hantent les rues de Bruxelles et les nuits d’Aimée.

Entre dépression et résignation, elle ne vit plus que pour satisfaire les exigences de son mari et tente vaille que vaille de se consacrer au bien-être des quatre enfants qu’ils ont eus dans leur pays d’accueil.

Avec, pour seul moyen de subsistance, le petit revenu d’intégration de son homme, Aimée est chaque jour un peu plus pieds et poings liés à celui qui, peu à peu, se transforme en tyran domestique : maltraitance psychologique , critiques et reproches permanents, les « tu n’es bonne à rien , rythment le quotidien d’Aimée, la mal-aimée. À l’occasion de soirées trop arrosées, la violence physique en rajoute à son calvaire...

Lorsqu’il la quitte pour aller tenter sa chance en Angleterre, Aimée est d’abord soulagée, mais elle prend aussi subitement la mesure de sa vulnérabilité... Un soir, il revient à l’improviste pour emporter les enfants ! Aimée se retrouve alors seule au monde : naufragée de la vie, perdue sur un îlot de détresse, sans amis, sans famille, sans réseau pour trouver les mains qui l’aideraient à remonter la pente. Comment payer le loyer ? Comment trouver à manger ? Comment se chauffer ? Très vite jetée à la rue par le propriétaire de l’appartement, elle passe de galère en galère, de logement provisoire en maison d’accueil.

Rebondir

« Quand on a touché le fond, on ne peut que remonter , dit le dicton populaire... C’est à Rixensart , au cœur du verdoyant Brabant wallon, qu’Aimée va retrouver les fils pour renouer avec son histoire. Ici, au cœur d’un paisible quartier bourgeois, se trouve la Maison’elle, une maison d’accueil discrète et chaleureuse qui peut accueillir et héberger une vingtaine de femmes en perdition comme Aimée, accompagnées ou non par leurs enfants.

Alors qu’elle s’installe pour passer sa première nuit dans la chambrette avec salle de bains qui lui est proposée, elle découvre sur son lit une petite trousse de produits cosmétiques : parfum, rouge à lèvres, eyeliner..., un délicat cadeau de bienvenue et un message suggéré qui lui arrache un sourire : « Malgré tout ce que tu as traversé, tu es une femme digne, qui mérite de prendre du temps pour soi, de se faire belle, pour commencer à se respecter et à s’aimer !

L’accueil à la Maison’elle, comme dans toutes les maisons du même type, est strictement encadré par la loi : le séjour ne peut excéder 9 mois (avec 3 prolongations possibles de 3 mois), et il est également fait obligation à l’hébergée de « se mettre en projet .

Pour Aimée, cela a consisté d’abord à se faire apprivoiser par Françoise, son éducatrice référente ... au début, ce sont surtout des formalités administratives qui occupent leur relation : se remettre en ordre de mutuelle, de CPAS, de titre de séjour, etc. Puis, au fil des semaines, les cœurs s’ouvrent un peu, on prend confiance, on se confie, avant de lâcher les vannes, pleurer un bon coup... et voilà qu’une amitié prend forme .

Outre le logement, la régularisation administrative ou la guidance budgétaire, la Maison’elle a pour ambition d’offrir aux femmes un accueil orienté vers la recons truction de la confiance en soi et de la dignité. Cela passe par d’innombrables heures d’écoute, des entretiens psychologiques , mais aussi des sorties culturelles, des activités de loisirs vécues ensemble, avec ou sans les enfants, comme dans une grande famille ... Ainsi, par exemple, la maison a mis en route un nouveau projet : un atelier d’ébénisterie et de « customisation de vieux meubles auxquels les femmes hébergées participent avec enthousiasme. Peut-être y voient-elles un symbole : réparer et rénover, pour offrir une seconde vie... une métaphore « mobilière de leurs vies ?

Parallèlement à ces activités vient aussi l’élaboration d’un nouveau projet de vie personnel : pour l’une, ce sera l’aide à la recherche d’un logement et/ou d’un emploi ; pour l’autre, la mise en place d’un programme de formation. L’idée est qu’ en aucun cas, une femme hébergée ne doit rester à ne rien faire et à se morfondre.

Parfois aussi, pour reconstruire la confiance en soi, il faut faire appel aux services d’un avocat : par exemple, pour défendre une maman devant le SAJ 3 ou devant un employeur peu scrupuleux. Leila, une femme hébergée qui travaille sous le statut d’article 60 en a fait l’expérience. Faussement accusée par son employeur de vol de matériel, elle trouve à la maison d’accueil de l’aide pour sa défense. On lui explique qu’il existe des lois et un droit du travail pour la protéger. Et c’est une révélation pour la jeune femme qui lâche : « Moi, je croyais que les hommes, et surtout les patrons, avaient tous les droits !

Le quotidien de la Maison’elle , c’est celui d’ une maison presque comme toutes les autres : on cuisine, on range, on nettoie, on mange ensemble, on se marre, on s’engueule, on travaille, on se détend... Avec des histoires de vie parfois très lourdes à porter, des tensions peuvent apparaître, mais elles sont gérées avec souplesse dans un dialogue continu.

Deux fois par an, la maison d’accueil organise une grande « soirée retrouvailles où les anciennes viennent saluer l’équipe et les nouvelles personnes hébergées. Pour beaucoup, c’est l’occasion d’un « merci qui va droit au cœur de l’équipe qui savoure pleinement chaque victoire de leurs « protégées sur le destin.

Au cours d’une de ces soirées, alors que les conversations vont bon train, Yasmine, une ancienne pensionnaire d’une vingtaine d’années, sympathise avec Aimée. Tout à coup, dans un élan de fraternité et de franchise, la voilà qui apostrophe son aînée avec véhémence : « N’oublie pas une chose, Aimée : tu es belle ! N’oublie pas que tu vaux quelque chose ! Ne laisse personne te dire le contraire... Et si parfois tu doutes, tant pis : accroche-toi ! Tu vas voir, ça va aller ! Sois-en convaincue !

Parce que je le vaux bien !

Pour Aimée, les paroles de la jeune femme sont un vrai électrochoc... dans les jours qui suivent, elle se prend à rêver d’avenir. Une envie la tenaille depuis longtemps : retrouver le contact de la terre ! Or, à quelques centaines de mètres de la Maison’elle, se trouve la Ferme de Froidmont et un centre d’initiation à l’agroécologie qui accepte bien volontiers de prendre Aimée en formation . Durant celle-ci, elle fait la connaissance d’une personne qui démarre un projet de maraîchage bio dans la région de Charleroi. En accord avec l’équipe de la Maison’elle, elle s’organise pour se rendre sur place pour un stage d’une semaine dont elle revient enchantée : si le projet continue sur sa lancée, elle pourrait même éventuellement y être embauchée !

Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, voilà qu’elle reçoit quelques jours plus tard un courrier d’Angleterre lui annonçant que sa fille aînée a donné naissance à une jolie petite fille, le premier petit-enfant d’Aimée. Un autre projet fou germe alors dans esprit : se rendre à Londres pour y embrasser le bébé ! Son fils, qui est revenu maintenant à Bruxelles, se propose de la conduire. Mais alors qu’elle fait déjà ses valises, tout s’effondre à nouveau : son mari lui interdit formellement de venir et de loger chez lui.

En larmes, Aimée se confie à l’équipe de la Maison’elle, qui réagit au quart de tour : on trouve un billet bon marché pour un voyage en bus, puis on réserve un lit dans une auberge de jeunesse... 90€ tout compris, avancés par un généreux donateur de la Maison’elle... et voilà Aimée qui part, seule, pour Londres, bravant pour la première fois de sa vie les interdits de son mari !

Un petit pas dans une vie, certes, mais une avancée de géant dans le parcours d’Aimée .

Tenter de redonner la confiance en soi, tout faire pour aider des êtres blessés à se reconstruire , tel est l’objectif ultime de l’équipe de la Maison’elle. Et cela passe par un patient travail au cœur duquel la dignité des hébergée est sans cesse revalorisée .

Quelques jours avant de quitter définitivement la Maison’elle, Aimée fête son anniversaire dans la grande salle à manger de la maison. Devant le plat africain qu’elle a minutieusement préparé avec amour et devant les sourires radieux de toute l’équipe ainsi que de toutes les pensionnaires réunies, elle ne peut retenir son émotion et fond soudain en larmes : « Depuis que je suis arrivée d’Afrique, moi la déracinée, c’est la première fois que je fête mon anniversaire. Et voilà en plus que vous avez toutes répondu à mon invitation. Je n’en reviens pas. Moi qui avais tellement peur de me retrouver seule une nouvelle fois...


[1L’histoire d’Aimée s’inspire de faits réels

Province : Brabant wallon


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