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5 février 2021  Actualités

« Comment cesser d’être, à notre insu, des marchands et fabricants de pauvreté ? »

Echo de la vidéoconférence du 28 janvier dernier avec Philippe De Leener, Professeur à l’UCL, Co-Président de la Fédération des entreprises d’économie sociale pour Bxl-Wallonie, Président du centre de recherche et développement « Inter-Mondes Belgique ».

Le 28 janvier dernier, dans la prolongation de l’Assemblée associative de novembre 2020, nous avons été invité·e·s par Anne Le Garroy (permanente EF/AVE Bruxelles) et Yzé Nève (permanente EF/AVE Brabant wallon) à écouter et débattre avec Philippe De Leener autour de la délicate et pertinente question du rôle des associations de lutte contre la pauvreté dans un véritable combat pour éradiquer celle-ci. Sans vouloir dénigrer le travail des associations, l’orateur, un brin provocant, posait la question de savoir dans quelle mesure celui-ci aidait à généraliser la pauvreté en rendant supportable l’insupportable ! Cet angle d’attaque voulait faire émerger les bonnes questions à se poser, proposer des clés d’analyse et identifier des axes de travail.
Pour poser le cadre et interpeller en quelques questions, Philippe De Leener commença par ces quelques constats :

  • La pauvreté, la vulnérabilité, la souffrance, l’indignité au quotidien sont des obstacles à toute transformation sociétale : Est-ce que nos luttes ne nous égarent pas des vrais enjeux ?
  • La lutte contre la pauvreté n’a pas de sens comme fin en soi, elle doit mener à une dynamique d’action pour agir sur la société : Nos luttes se font au service de quelle issue ?
  • Nos luttes ne contribuent-elles pas à généraliser durablement la pauvreté ?
  • Ni la pauvreté, ni la richesse ne sont des états “normaux” des sociétés humaines : cette catégorisation de nous embrouillent-elles pas ? L’une et l’autre ont de nombreuses facettes : matérielle, monétaire, économique, politique, sociale, environnementale, symbolique, etc.

Pour lui, nos complicités commencent avec notre absence de questionnement. Les questions qu’on ne se posent pas, font de nous des dealers de pauvreté ! Il faut donc prendre le temps de ce questionnement : Pourquoi parler de la pauvreté ? comment en parler ? où en parler ? qui en parle ou pas ? Et nous ? A qui et à quoi sert la pauvreté ? Comment ça fonctionne ?

Pour bien se comprendre, il faut aussi avoir la même logique de pensée, le même « vocabulaire », s’en suivit donc une petite « grammaire » de la pauvreté qui chercha à distinguer :

  • Lutte contre l’appauvrissement ou lutte contre la pauvreté : ce qui revient à déterminer si on combat les dynamiques et mécanismes qui fabriquent la pauvreté ou si on corrige seulement les états de pauvreté
  • Logique de besoin et de manque ou logique de la richesse des pauvres :partir de ce qu’ils n’ont pas ou de ce qu’ils ont ?
  • Agir contre/sur la pauvreté ou agir contre/sur la richesse : quand les uns s’enrichissent, dans quelle mesure et en quoi d’autres ailleurs s’appauvrissent (humain ou non-humain e.a notre planète) - Comment et qui redistribue ? Qu’est-ce qui est redistribué ? À qui ? Et pourquoi à ceux-là ? L’un OU l’autre ou bien l’un ET l’autre
  • La pauvreté/ma pauvreté/leur pauvreté : qui définit ce qu’est (ou devrait être) la pauvreté, quel référentiel ? Quel imaginaire ? Qui invente quelle sorte de pauvreté, au profit de qui ? Aux dépends de qui ? À quelles fins ?

Pour Philippe De Leener, il faut politiser l’analyse et les luttes en matière de pauvreté et de richesse afin d’éviter d’être complice et cette analyse doit se faire en miroir d’une analyse de la richesse. Nous sommes complices, à notre insu le plus souvent, si en cherchant à soulager la pauvreté on ne cherche pas en même temps à démanteler le système social, politique et économique qui la fabrique !

Comment rendons-nous, à travers nos actions, la pauvreté si efficacement résiliente ? Tant que la société sera individualiste et mettra les individus en compétition, il y aura de la pauvreté. Donc nous contribuons à ce système si nous validons la centralité de l’individu et l’imaginaire de l’individualisme qui entraine une inflation identitaire, la centralité de mes intérêts et de mes préférences propres, la culture de l’appropriation, l’incapacité à admettre et à valoriser notre finitude qui a pour conséquence de ne pouvoir penser autrement notre vie en société que via la croissance et les performances économiques. Ce qui revient à cette question transversale : Comment tant individuellement que collectivement vivre 10 fois mieux avec 10 fois moins ?

Le constat de cette rencontre est donc qu’en luttant contre la pauvreté ici ou là, on peut, à notre insu, encourager et normaliser la pauvreté en général. Cela peut évidemment être très décourageant ou culpabilisant mais l’orateur termina en donnant deux axes de travail pour réfléchir à notre action : faire un diagnostic de nos complicités et chercher comment neutraliser ces complicités en identifiant les lignes d’action possible à diverses échelles : Avec mon colis alimentaire comment déboulonner le système ? Dans ma situation, dans mon cadre qu’est-ce qui va au-delà de mon action pour faire des ”vaguelettes” ?

En conclusion, selon les termes de Matthieu Ricard, il faut chercher à “se changer et changer le monde” en pratiquant une charité transformative voire politique plutôt qu’une charité palliative et ce, à partir d’un « je » et d’un « tu » qui ensemble chercheront à construire le « nous » pour être forts ensemble !

Merci à Anne et Yzé de nous avoir proposé cette matinée très interpellante et nourrissante !
Brigitte Melis





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