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23 mai 2022  Actualités

Inondations en Wallonie

Des milliers de victimes encore démunies

Interview croisée : Jean-René Thonard, Amandine Poncin, Christine Mahy

En juillet 2021, la Wallonie est ravagée par de terribles inondations meurtrières. Cette tragédie frappe surtout les populations les plus pauvres qui vivent principalement le long des cours d’eau. Des milliers de personnes vivant déjà dans la précarité voient ainsi leurs biens si précieux détruits et plongent dans un désarroi total. Dix mois après cette catastrophe, on pourrait penser que dans un pays riche comme la Belgique, tout serait reconstruit et les milliers de victimes indemnisées. Or, la situation est tout autre. Une part importante des premières victimes belges du changement climatique, pour reprendre les paroles du Premier ministre belge Alexander De Croo lors de son discours à la COP26, est toujours laissée pour compte. Pourtant, les besoins sont énormes. Pour beaucoup, la réalité du mois de juillet constitue malheureusement encore leur quotidien. Et, sans réaction, leurs prochains mois…

Interview croisée

Volontaire très engagé, Jean-René Thonard fait partie depuis plusieurs décennies du groupe d’Entraide et Fraternité & Action Vivre Ensemble de Verviers. Il fait également partie de la Commission spéciale inondations mise en place pour appuyer les associations victimes qui auraient (encore) besoin d’aide. Amandine Poncin est assistante sociale et a été engagée grâce au soutien d’Action Vivre Ensemble au sein du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP). Christine Mahy est secrétaire géné- rale du RWLP. Ces trois témoins nous en disent plus sur la situation aujourd’hui, dix mois après les inondations.

Juste Terre ! : Quelle est l’importance de fournir un soutien dix mois après la catastrophe ? Quels sont les problèmes que rencontrent aujourd’hui les sinistrés ?

Amandine Poncin : On pourrait se dire que c’est fini mais les inondations ont encore un impact énorme sur ce que les personnes vivent aujourd’hui. Les inondations ont en plus affecté celles et ceux qui vivaient déjà dans la précarité et cela les a plongés bien en-dessous de la ligne rouge.

De nombreuses personnes ont d’importantes difficultés à retrouver un logement de manière durable. L’explosion du prix des loyers pose notamment problème. Un loyer de 500 euros par mois avant les inondations atteint aujourd’hui jusqu’à 800 euros ! C’est tout simplement impossible pour les personnes précarisées. Une trop grande partie des sinistrés obligée, par exemple, de vivre à l’étage de leur maison inondée sans accès à une cuisine ou une salle de bains est encore dépendante de l’aide d’urgence (repas chauds, douches, etc.). Trop nombreux sont aussi ceux qui doivent vivre dans une forte humidité car ils n’ont pas les moyens financiers pour faire fonctionner les déshumidificateurs…

Les personnes qui n’étaient pas du tout ou mal assurées ont tout perdu et ont le plus de difficultés à remonter la pente. La question à se poser est : pourquoi ces personnes n’étaient-elles pas assurées ? Toutes indiquent qu’elles n’avaient pas le choix. Une mère que j’ai rencontrée m’indiquait, par exemple, qu’elle a dû choisir entre s’assurer ou nourrir ses enfants…

Face à la lenteur de l’aide des autorités, les victimes des inondations se sentent déconsidérées et ont l’impression qu’on les abandonne. Il est donc essentiel d’aller à leur rencontre, de les écouter. Notre accompagnement se concentre justement sur le recueil des problèmes auxquels elles font face afin de construire notre plaidoyer politique. C’est essentiel afin de pousser les autorités à réagir mais aussi à proposer des mesures qui aident véritablement les sinistrés.

Jean-René Thonard : Ce travail d’accompagnement est absolument nécessaire pour toutes celles et ceux qui ont connu ces événements dramatiques. Avec un seul critère important : celui de dépasser l’urgence. D’un point de vue structurel, les aides apportées ne solutionnent pas la pauvreté. 40% des personnes des quartiers touchés à Verviers par les inondations n’avaient pas d’assurance car c’est un luxe qu’elles ne pouvaient pas s’offrir.

De même, remplir le dossier de 30 pages pour le fonds des calamités requiert un bagage culturel qui, là aussi, fait défaut aux populations précarisées. Il faut demander des devis, s’organiser, recevoir des experts, discuter et dialoguer. Ce n’est pas évident quand on est dans la précarité.

Le travail associatif offre une présence, une écoute, une aide plus profonde. Les associations qu’Action Vivre Ensemble va appuyer vont continuer à faire le formidable boulot qu’elles accomplissaient déjà.

JT : Quels types de demandes avez-vous reçu des associations de terrain ? Y-a-t-il des cas qui vous ont marqué ?

Jean-René Thonard : Ce sont des demandes concernant des choses indispensables pour fonctionner. Des outils de jardinage pour rééquiper un jardin potager de formation, des véhicules, des chaudières. Les assurances ont des critères très restrictifs et des demandes échappent aux besoins de terrain.

L’asbl Mic-Ados, à Marche, travaille avec des jeunes. Des jeunes étaient en séjour dans un chalet au bord de l’eau et ils ont vécu une nuit d’horreur sur le toit de ce chalet en attendant d’être secourus. Ils étaient terrorisés. Un travail de soutien psychologique a été nécessaire. L’intervention d’Action Vivre Ensemble servira à maintenir les camps d’été pour les jeunes. Les travaux pour rénover les lieux d’accueil sont trop coûteux et seraient irréalisables sans l’intervention d’Action Vivre Ensemble.

JT : Sur le terrain, les sinistrés ont surtout dénoncé la gestion des barrages comme la cause des inondations. Mais font-ils aussi le lien avec le changement climatique ?

Christine Mahy : On observe que ceux qui ont été indemnisés et sont dans la reconstruction de leur vie ont une plus grande disponibilité d’esprit pour cette question. Pour les autres, c’est encore trop tôt car ils sont accaparés à essayer de survivre. Il est difficile, voire impossible, de réfléchir en profondeur sur des sujets de société lorsque le quotidien est une insécurité totale. Mais les gens sont intelligents. Accepter que le changement climatique soit une cause des inondations reviendrait également à dire que cela risque de se reproduire. Or, les personnes n’ont déjà pas les solutions pour faire face aux problèmes aujourd’hui… Quand on est encore dans le désarroi total, est-ce qu’on a encore la force d’accepter de faire remonter cela à la surface ? Le dialogue sur les conséquences du changement climatique n’est donc véritablement possible pour une partie des sinistrés que si leur quotidien s’améliore.

Jean-René Thonard : Certains le font mais pas tous. Les inondations sont survenues très soudainement avec une violence inouïe. Certains parlent même de tsunami. Les gens restent dans la gestion de l’urgence.

À Verviers, des Indiens ciriacos, victimes eux aussi d’inondations meurtrières, sont venus témoigner à l’invitation du CIEP, un organisme d’éducation permanente du MOC. Les victimes des inondations ont pris alors conscience que les mêmes phénomènes se passent à d’autres endroits de la planète. Ils comprennent mieux les effets globaux du changement climatique et que ce sont toujours les populations les plus fragiles et les plus précarisées qui en sont les premières victimes. On ne peut plus parler d’urgence climatique sans parler d’urgence sociale.





Inondations : quel soutien d’Action Vivre Ensemble en 2021 et 2022 ?

Action Vivre Ensemble a tout d’abord accordé un soutien de quelque 38.000 euros au Réseau wallon de lutte contre la pauvreté pour l’emploi de deux personnes engagées pour une période d’un an au sein du Réseau. Leur rôle ? Assurer le plaidoyer politique et l’accompagnement des associations de terrain sur le volet des inondations. Notre soutien financier a complété un subside de la Fondation Roi Baudouin.

Action Vivre Ensemble a également mis sur pied une « Commission spéciale inondations ». Son objectif est de fournir un soutien financier à hauteur de 58.000 euros à des associations de terrain de lutte contre la pauvreté qui ont été directement affectées par les inondations et qui ont, suite à cela, des difficultés à continuer leur travail.

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