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« Dire nous »

Conjuguer des solidarités au présent

Parcourir une ville au gré des fresques qui la colorent, le concept est connu. Les guides de voyage ne manquent pas de mentionner ces visites urbaines d’un genre particulier. Ainsi, le parcours bruxellois sur le thème de la bande dessinée remporte son petit succès ; tandis que des chemins aux allures d’underground trouvent aussi leurs amateurs. On pense par exemple aux propositions de balades entre les tags, les graffs et autres peintures murales que l’asbl « Fais le trottoir » propose de décoder, au cœur de communes bruxelloises ou de Louvain-la-Neuve.

Du côté de Verviers, il est une découverte qui vaut le détour. Elle mêle arts urbains et pensées autour du vivre-ensemble, réflexions sur les droits humains. Cinq fresques embellissent des murs aveugles de l’ancienne cité lainière. Toutes invitent à « dire nous ». Joyeusement colorées, subtilement questionnantes, heureusement préservées, elles ont inspiré les réflexions qui vont suivre. Elles sont à l’origine de nos cogitations, de notre entrain à explorer ce « dire nous », de notre souhait de le confronter aux réalités du moment.

Le « dire nous », appel d’Edwy Plenel

Sur les murs verviétois habillés par les artistes, le passant peut donc lire et méditer sur des pensées d’Edwy Plenel, journaliste français, directeur du bouillonnant journal en ligne Médiapart. Toutes sont extraites d’un essai que le journaliste très prolifique a publié en 2016 : « Dire nous. Contre les peurs et les haines, nos causes communes » [1].

Elles parlent d’un « nous », « horizon des possibles » qui dépasse la juxtaposition de « je » solitaires. Un nous qui cesse d’alimenter la logique du « eux contre nous » ou à l’inverse du « nous contre eux ». Cette logique d’opposition est bien connue des partis d’extrême droite. Mais pas seulement, tant elle semble se diffuser dans l’espace public, sur les réseaux sociaux, dans les dîners de famille, les cours de récréation... Partout où est brandi un « nous » qui devrait se protéger d’« eux ». Dans ces discours identitaires, autoritaires et inégalitaires, dont le journaliste dénonce la recrudescence, le « eux » prend des traits multiples : eux, les étrangers, eux les migrants, eux les voisins. Eux les pauvres aussi, les « plus fragiles », eux les hommes et les femmes que l’on préfère ne pas voir, que l’on exclut, que l’on craint. À l’inverse, Edwy Plenel invite à affirmer un « nous » radicalement solidaire, inclusif, fait de diversité, de pluralité. « Il est temps de dire nous. Ce nous qui rassure par ses audaces, ce nous qui crée de la confiance en risquant son bonheur, lira-t-on dans son essai et à la sortie du parking de la cour Fisher à Verviers. Dire nous pour partir à la recherche d’un horizon des possibles en faisant chemin tous ensemble, dans le souci des plus fragiles et des moins protégés, des moins habiles et des plus exploités ». Il y a urgence à agir, estime le journaliste. Il y a urgence à se préoccuper de l’essentiel qui tient en quelques mots : « la dignité de l’homme, le souci du monde, la survie de la terre », lira-t-on sur la fresque à l’entrée de l’enclos des Récollets, à l’angle de la place du Martyr à Verviers.

Edwy Plenel est devenu, au fil de sa carrière, une figure du journalisme indépendant et critique. Français, né en 1952, il exerce le métier de journaliste depuis 1976, surtout au Monde pendant vingt-cinq ans (1980-2005). Depuis 2008, président et cofondateur du site web d’information et d’opinion Mediapart, il a joué un rôle-clé dans la révélation de nombreuses affaires politico-financières mais également dans des enquêtes internationales comme les Football Leaks ou les Malta Files. Ses derniers articles font le pari d’une alternative à la politique du pire (lisez « la dérive autoritaire rend complice du pire, la ruine de toute éthique démocratique ») : gilets jaunes et la bataille de l’égalité, Julian Assange, affaire Benalla-Macron, migrants…
Edwy Plenel a publié une vingtaine d’ouvrages. Daté du 7 janvier 2016, jour du premier anniversaire de la tuerie de Charlie Hebdo, son essai « Dire nous, contre les peurs et les haines, nos causes communes », se termine par un appel à la jeunesse. Comme un refrain, il invite à secouer l’indifférence et à réveiller l’espérance.

En résonnance avec Vivre-Ensemble

Parmi les « nous » que le journaliste cite en une litanie insistante au début de son essai, retenons-en trois. Pourquoi ceux-là ? Parce qu’ils résument nombre d’autres. Parce qu’ils résonnent particulièrement avec la raison d’être de Vivre Ensemble, avec ses visées, ses espérances. À les parcourir, on suit en effet le chemin de notre engagement quotidien dans l’éducation permanente.
« Le nous de l’égalité, sans distinction d’origine, de condition, d’apparence, d’appartenance ou de croyance, de sexe ou de genre » s’accorde avec l’esprit des combats portés par Vivre Ensemble. La lutte contre l’exclusion des plus pauvres, la violation des droits humains en sont le cœur.
« Le nous des audaces démocratiques, sociales, écologiques et culturelles sans lesquelles il n’est pas de confiance retrouvée dans un avenir partagé » rejoint l’élan de nombre d’associations, de projets que soutient Vivre Ensemble.
« Le nous des humanités conscientes de leur relation vitale à la nature, à la terre et au ciel, à l’eau et aux plantes, aux autres espèces, au tout vivant du Tout-Monde dont nous sommes » engage dans une transition nécessaire vers un autre modèle de société. Troisième axe investi par Vivre Ensemble.
À partir de ces trois axes, une multitude de « nous solidaires » peuvent se décliner. Au fil de ces pages, il sera question de certains d’entre eux. Des « nous » à formuler, à revendiquer et à vivifier. Des « nous » à faire connaître ou à créer.

Dérives des « nous » excluants

L’usage du « nous » réclame aussi des précautions. Car il est des affirmations du « nous » qui enferment. Certains « nous » s’appuient sur une forme de tri entre ceux qui font partie de la communauté et ceux qui n’en sont pas. D’aucuns, comme les nationalistes flamands par la bouche de leur leader Bart De Wever par exemple, cultivent cette idée d’une « cohésion idéologique vitale pour le destin d’une communauté ». Cette cohésion serait menacée par les « étrangers ». Aux yeux de son parti, la NVA, ceux qui immigrent risquent d’être un « dissolvant » pour la communauté flamande, comme l’explique le politologue Vincent de Coorebyter [2]. Imposer un parcours d’intégration aux immigrés, voire réguler drastiquement les venues en Belgique sont justifiés par le parti nationaliste comme une manière de conserver l’identité flamande. Dans ce type de discours, le « nous » se mue en fermeture à l’autre. Ce « nous » nationaliste est excluant. Il se prétend homogène, se réfère à une forme de « nous » pur et éternel qui n’a pourtant jamais existé. Dans notre pays - et pas seulement – ce type de « nous » excluants donne de la voix.

D’autres affirmations du « nous » entraînent un phénomène similaire, celui de la négation des différences. Dans une forme d’embrigadement, d’uniformisation, certaines manières de « dire nous » pourraient pousser à perdre en pluralité. Elles pourraient emprisonner dans « le grand même de l’identité », comme le nomme Edwy Plenel, où chacun serait amené à s’effacer, à se conformer. Il n’est plus alors question d’adhérer à une communauté mais d’être contraint de s’aligner derrière une identité. L’adhésion peut se muer en coercition. « Une capacité normative pèse sur la conduite des individus ». Ainsi l’explique le sociologue français Hugues Lagrange, prenant l’exemple de quartiers où il est « difficile pour une jeune fille qui sort du collège sans voile de traverser l’esplanade de la cité sans se faire apostropher par des groupes de garçons » [3]. À être trop fermé sur lui-même, le « nous » peut donc aussi étouffer.

Il est également des « nous » aux allures de partage, mais qui au fond, inconsciemment, sont fermés. Ce sont les « nous » des intérêts, opinions, modes ou lieux de vie partagés. Ils sont flagrants sur les réseaux comme Facebook, dont les algorithmes nous confinent dans une « bulle », dans une communauté de pensées. Mais il existe aussi dans la vie réelle : notre quartier, notre statut socio-économique, notre profession (ou notre absence d’emploi), notre (non-)appartenance religieuse ou politique ont tendance à nous maintenir dans un « nous » relativement homogène, finalement peu inclusif.

Une inclination à coopérer et à être solidaire

Une autre difficulté camperait sur le chemin du « dire nous », un nous ouvert et solidaire : le nombrilisme des humains. D’aucuns l’ont affirmé : l’être humain est par nature égoïste, adapté au règne de la loi du plus fort, qui serait par ailleurs la seule option pour survivre. Heureusement, il est de plus en plus de voix qui s’élèvent en faux contre cette idée. Non, l’humain n’est pas par nature égoïste. Ainsi, l’éthologue néerlandais Frans de Waal a acquis cette conviction : “L’empathie est une part de notre héritage aussi ancienne que la lignée des mammifères”. On ne peut, estime-t-il, se limiter à l’adage : “l’homme est un loup pour l’homme”. Pour le célèbre scientifique, cela reviendrait à s’appuyer sur de fausses hypothèses à propos d’autres espèces. La compétition n’est pas le seul moyen de survivre. La coopération a largement sa place. Ainsi, notre espèce, en particulier, présente un double visage : à la fois social et égoïste. Ces traits “robustes” de l’évolution, il nous appartient de les contrecarrer ou de les renforcer. Entendez : contrecarrer la compétition ; renforcer la coopération. La nature, précise l’éthologue, offre une information, une source d’inspiration, pas une prescription. Il y voit de son côté des “leçons pour une société plus solidaire”. [4]

Les biologistes belges Pablo Servigne et Gauthier Chapelle ne disent pas autre chose quand ils suggèrent qu’il y a moyen de développer notre force coopératrice. Eux aussi considèrent que chez les humains – comme dans la nature – « il y a toujours deux forces en jeu : celle qui sépare les êtres vivants (compétition, agression, etc.) et celle qui les rassemble (coopération, altruisme, etc.) ». Ils sont convaincus que « l’altruisme est très ancré en nous et s’exprime d’une manière puissante ». C’est l’autre loi de la jungle, celle de la coopération.

Plus encore, la solidarité définirait notre condition humaine, comme l’estiment certains philosophes [5]. Être humain nous poserait d’emblée comme un être-pour-autrui, explique Jean-Michel Longneaux. En posant ce constat, le philosophe s’inscrit dans la réflexion d’Emmanuel Levinas (célèbre philosophe du siècle passé). Aux yeux de celui-ci, notre condition première nous assigne à une responsabilité infinie pour tous les autres, sans exception. Notre nature profonde d’être humain est solidaire et tournée vers autrui. La solidarité n’est alors pas une affaire de circonstances, mais elle est inhérente à l’humain.

Les « nous » mosaïques

Mais, comme le suggérait une récente étude du Cefoc (Centre de formation Cardijn) [6], penser le vivre-ensemble en omettant les désaccords, les divergences qui le traversent, est un leurre. Le concept de vivre-ensemble serait trop souvent lissé, finalement réduit à un slogan facile ou naïf. « Dans l’acception courante, vivre ensemble suppose que les conflits ne doivent pas exister, relève le psychosociologue Charles Rojzman cité par le Cefoc. Nous devons tous nous aimer ou du moins nous respecter avec nos différences. L’idée est belle et louable, mais elle omet un point essentiel : nous ne sommes pas seulement différents, nous sommes aussi en désaccord, nos avis divergent sur la manière de concevoir la vie en société, l’éducation, le civisme, la religion, le bien et le mal… ». À laisser résonner ces propos avec l’intention d’affirmer des « nous solidaires et ouverts », on prend conscience de la difficulté de l’enjeu pour dire un vrai nous, pour ne pas se limiter à une juxtaposition d’univers, pour ne pas se contenter d’une société atomisée.

En perspective

« Aimons et partageons », proposait Malou à Seraing, ce 10 mai, lors d’une rencontre VIP (volontairement impliqué en pauvreté), formation organisée par Vivre Ensemble [7]. Cette devise est d’autant plus touchante dans sa bouche qu’elle-même a connu de grandes difficultés financières. Malou rejoint les voix de nombreux autres - à Bruxelles, en Wallonie ou ailleurs - qui estiment essentiel de : « s’attaquer à ce qui nous éloigne et prendre soin de ce qui nous relie ». Ce qui nous relie, c’est « la planète qui nous héberge, le système social qui nous protège, la fiscalité qui nous rend solidaires, la citoyenneté et l’emploi qui nous permettent de contribuer. La fraternité » [8]. « Dire nous » sur l’ensemble de ces terrains réclame de cultiver la rencontre, d’avoir conscience de nos pouvoirs d’agir, de coopérer c’est-à-dire de s’associer pour apprendre, connaître et œuvrer ensemble [9].



[1paru aux éditions Don quichotte, 2016.

[2Dans Le soir, janvier 2018.

[3Les communautés : une clé pour plus d’attention à l’autre ?, dans Visions solidaires pour demain, n°3, p.29.

[4Frans de Waal, L’âge de l’empathie. Leçons de la nature pour une société solidaire. Ed. Les liens qui libèrent, 2010

[5Pourquoi serions-nous solidaires ?, dans La solidarité : une évidence ou un combat ?, éd.Weyrich, 2012.

[6Pour en finir avec le vivre ensemble, éd. Cefoc, 2018. Disponible sur http://cefoc.be/Pour-en-finir-avec-le-vivre

[7Formation qui a pour objectif d’aider les volontaires à avoir une meilleure compréhension de la pauvreté, de savoir quelle attitude adopter pour accompagner au mieux les personnes en situation de précarité.

[8Conclusion de 150 débats organisés par l’ONG Secours catholique-Caritas France comme contribution au débat national, publiée en mars 2019.

[9Éloi Laurent, L’impasse collaborative. Pour une véritable économie de la coopération, éd. Les liens qui libèrent, 2018. Auteur à écouter également sur France Culture : www.franceculture.fr (émission La grande table des idées - 19 octobre 2018)



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