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Se sentir seul dans le monde du numérique


Du côté du numérique, je me sens tout petit, explique cet homme d’âge mur, bénévole dans le restaurant social Amon nos hôtes [1] à Liège et résident à la maison d’accueil Sans logis. Très habile pour toutes sortes de travaux manuels, il se sent démuni face au numérique. « En 2006-2007, j’ai fait un peu de Photoshop, un peu de bureautique. Ça me plaisait bien. J’ai été arrêté parce que c’était une formation. Maintenant j’ai oublié la moitié. Taper sur un clavier, ce n’est pas compliqué. Mais c’est le fait d’aller à tel endroit pour chercher telle chose. Je n’ai pas de PC, je n’ai rien. (…) Quand tu n’as pas d’ordinateur chez toi, tu ne sais pas continuer tes cours.

Pour connaître les horaires de bus. Pour payer ses factures et gérer son compte bancaire. Pour inscrire son enfant à l’école. Pour trouver un logement. Pour rechercher un emploi. Pour pratiquer le co-voiturage… la liste des usages numériques est longue. Les passages obligés par le Net couvrent de plus en plus de domaines. Au point de faire de la connexion internet un « nouveau » besoin primaire, au même titre que se nourrir ou se chauffer.

Le matériel mais aussi l’usage

Or, les inégalités sont grandes en la matière. Certes, la Belgique se targue d’une excellente connectivité. Même les services publics invitent voire contraignent à se connecter. Soucieux de modernité, vantant davantage de rapidité, espérant des économies budgétaires, les services publics comme les entreprises semblent oublier un large pan des concitoyens. En effet, 10% des Belges entre 16 et 74 ans n’ont jamais utilisé Internet [2]. De plus, y avoir accès chez soi à haut débit est coûteux, trop coûteux pour beaucoup. Bien entendu, les déconnectés à domicile peuvent se rendre dans un espace public numérique, mais convenons que cela marque une différence notable avec ceux qui peuvent se brancher à leur guise.
Plus encore, pour jouir d’un véritable accès au Net, le côté matériel n’est qu’un ingrédient. Disposer d’un PC, d’une connexion ne sert à rien si on ne sait pas vraiment les utiliser. Comme nombre d’observateurs le soulignent en matière de « fracture numérique », il faut tenir compte de la « fracture de l’usage ». Car être outillé et connecté ne rime pas nécessairement avec facilité d’utilisation. Des témoignages tels que ceux repris ci-dessus le confirment. Certains sont éloignés voire coupés de leurs droits, faute de maîtrise numérique.


Ce jeune homme de Gouvy veut « faire le nécessaire pour reprendre sa vie en main ». Avec l’aide la Maison de jeunes 23 et du Miroir vagabond (1), il se forme à la recherche d’un emploi. Se connecter via son téléphone, il sait le faire, mais ce sont les choix de mots-clés qui posent problème : « Quand je vais chercher quelque chose sur Internet, du travail par exemple, on demande souvent de mettre des mots-clés, des mots qui vont faire en sorte qu’on ait le bon résultat. Et c’est par rapport à ces mots-là que je cale un peu. »

Remplir des cases

Avec la numérisation, on assiste à une fragilisation accrue de personnes déjà précarisées. Elle est d’autant plus forte que même les processus d’accompagnement s’informatisent. La dimension relationnelle, essentielle pour prendre soin d’autrui, se trouve mise à mal. La dématérialisation des démarches d’aide par l’électronique « ne laisse aucune place à l’expression des parcours de vie (…). Au contraire, observe le chercheur français Yann Rischette (…) il faut remplir des cases, et si vous n’entrez pas dans ces cases, tant pis pour vous » [3]. La tendance à la numérisation des services publics et de l’action sociale s’accompagne d’une standardisation des démarches (formulaires normalisés, sans possibilités d’interagir ou de commenter). Il n’y a dans cette numérisation que peu de place pour exprimer sa colère, sa frustration, sa singularité ; peu de place pour (re)créer du lien, un sentiment d’appartenance à un groupe humain. Souvent, la précarité isole, exclut. Le numérique, si on n’y veille pas, comporte le risque d’accroître cet isolement.


Cette ancienne infirmière qui fréquente le restaurant social Amon nos hôtes (1) s’est mise à l’informatique avec son fils, âgé de 12 ans à l’époque. « J’ai encore des lacunes énormes, dit-elle alors qu’elle cherche à imprimer sa composition de ménage. C’est l’évolution à l’heure actuelle. On n’a rien à dire. Le numérique est tellement dans toutes les familles que dans les familles où il n’y a pas de numérique, vous êtes ridicules ». Elle trouve cela malheureux, comme quand on se moque de ceux qui ont « un bête gsm » : « oui, il y a l’évolution, mais on s’isole de plus en plus. On reste de plus en plus enfermé chez soi. On n’a plus de contacts humains ».



[1Associations soutenues par Vivre Ensemble. Voir les témoignages repris dans le film "Je viens d’une autre planète", réalisé par Yves Drome, avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin : kbs-frb.be

[2Chiffres du 7e baromètre sur la société de l’information du SPF Économie.

[3Voir vidéo sur Youtube de son intervention « Action sociale et objets techniques numériques » du 21 mai 2019, à Point Culture Bruxelles, dans le cadre du cycle « Pour un numérique humain et critique ».



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