En Belgique francophone, 55 300 enfants scolarisés dans les écoles les plus défavorisées bénéficiaient jusqu’ici d’un repas complet, gratuit, sain et durable à midi. C’est terminé. Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a abrogé le décret qui finançait ce dispositif, supprimant d’un trait 21 millions d’euros dédiés à l’alimentation scolaire dans 429 établissements en encadrement différencié, soit les écoles qui concentrent les élèves les plus vulnérables.
Ce que cela signifie concrètement ? Les familles devront désormais assumer entre 38 et 52 euros par mois et par enfant pour maintenir un repas chaud à midi. Une somme considérable pour des ménages qui, souvent, comptent chaque euro. En Wallonie, rappelons-le, une mère sur sept se prive parfois de manger pour que son enfant puisse manger.
La chute des inscriptions est inévitable. Des opérateurs du secteur l’anticipent déjà : entre 40 et 70% de participants en moins dans les écoles concernées. Certaines d’entre elles pourraient tout simplement abandonner l’organisation de repas chauds, faute de rentabilité. D’autres sacrifieront la qualité nutritionnelle : exit le repas complet, place au potage. Pour les enfants qui ne disposent ni d’une boîte à tartines correcte le matin, ni d’un repas équilibré le soir, ce repas du midi était souvent le seul de qualité de la journée.
Au-delà de l’assiette, c’est toute une filière qui vacille. Le décret imposait aux écoles de s’approvisionner en produits bio et locaux. Des coopératives agricoles wallonnes comme Terra Alter ou Paysans-Artisans tiraient respectivement 84% et 10% de leur chiffre d’affaires de ces marchés. Une baisse de 20% des commandes se traduirait par plus de 600 000 euros de pertes pour les seuls agriculteurs et fournisseurs bio qui travaillaient avec les deux principaux opérateurs de repas scolaires.
Carte blanche
Faire de l’alimentation scolaire un levier stratégique de santé, d’apprentissage, de développement territorial et de justice sociale
L’alimentation scolaire pâtit aujourd’hui de mesures régressives de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dont les impacts affecteront de nombreux secteurs.
Action Vivre Ensemble co-signé dans Le Soir le 13 mars dernier une carte blanche en faveur de la gratuité des repas scolaires, avec une cinquantaine d’organisations du secteur de la jeunesse.
Le paradoxe est saisissant : alors que la Finlande, la Suède ou les États baltes pratiquent la gratuité universelle des repas scolaires depuis des décennies, et que le gouvernement flamand vient d’annoncer un investissement de 70 millions d’euros dans l’alimentation saine à l’école, la Belgique francophone fait marche arrière. Elle s’éloigne ainsi de ses propres engagements dans le cadre de la Garantie européenne pour l’enfance.
Les défenseurs de la mesure argueront de la nécessité de faire des économies. Mais les chiffres racontent une autre histoire : chaque euro dépensé en alimentation industrielle de mauvaise qualité génère deux euros de coûts cachés – en soins de santé, en échec scolaire, en précarité reproduite. Nourrir correctement un enfant à l’école, c’est investir dans sa santé, sa concentration, sa réussite – et dans l’avenir d’un territoire.
Des associations, des opérateurs économiques, des agriculteurs et des directions d’école appellent aujourd’hui à rétablir les 21 millions supprimés, et à construire une véritable politique coordonnée d’alimentation scolaire entre la Fédération, la Wallonie et Bruxelles. Une politique ambitieuse, évaluée, concertée – et financée à la hauteur des enjeux.
Parce qu’un enfant qui a faim n’apprend pas. Et une société qui le laisse avoir faim a fait un choix. Un choix politique.


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