Femmes et agricultrice, une précarité dédoublée
Le monde agricole belge est traversé par la précarité : 20% des agriculteurs et agricultrices ont un revenu qui se situe se situent sous le seuil de pauvreté. Cette précarité est le résultat de la conjonction de multiples facteurs : un système de production mondialisé où les prix sont dictés par un marché compétitif aux nombreux intermédiaires, des crises climatiques et sanitaires récurrentes, etc. Derrière cette statistique, se cachent également quantité de parcours très différents, avec une constante : les femmes sont davantage exposées à la précarité que leurs homologues masculins.
Un secteur très hétérogène
RTL Info annonçait récemment que les agriculteurs et agricultrices percevaient en moyenne 96% du salaire moyen belge1Article En 2022, un agriculteur gagnait en moyenne 96% du salaire moyen belge : voici pourquoi il faut nuancer ce chiffre, RTL Info. Disponible sur rtl.be. Qu’en est-il réellement ?
Ce chiffre mérite d’être nuancé. Le milieu agricole belge est loin d’être homogène. Selon la taille de l’exploitation, le type de cultures ou encore les crédits qu’il reste à rembourser, de nombreuses réalités se cachent derrière cette moyenne.
La situation économique de l’agriculture wallonne est caractérisée par une dispersion extrême des revenus. Alors que 20% des agriculteurs et agricultrices wallon·nes ont un revenu nul ou négatif, 20% d’autres, perçoivent des revenus supérieurs à 60 000€ annuels2WERGIFOSSE, N., Revenus agricoles en Wallonie : 20% des agriculteurs ont un revenu nul ou négatif, 17 octobre 2025, RTBF actus. Disponible sur rtbf.be. Cette polarisation rend les moyennes statistiques peu représentatives des réalités vécues par la majorité des exploitant·es et dissimule une masse de situations de grande vulnérabilité économique.
Une étude menée par la KULeuven au début du siècle établissait déjà qu’un·e agriculteur/agricultrice wallon·ne sur quatre vivait avec l’équivalent du revenu d’intégration sociale3Pour les personnes isolées, le RIS à Bruxelles est de 1.340,47€/mois (mars 2026).. Plus récemment, une étude de la Fédération d’agriculture urbaine (FedeAU) révélait que les agriculteurs et agricultrices bruxellois·es touchent un revenu de 40% inférieur au salaire minimum à Bruxelles4VANDENBULCKE, P., Le revenu des agriculteurs bruxellois est 40 pourcents plus bas que le salaire minimum à Bruxelles selon la FedeAU, 1 février 2024. Disponible sur rtbf.be. Si les données générales actualisées manquent, les crises successives qui ont frappé le secteur – fluctuations des prix des matières premières, épidémies animales, crises sanitaires, dérèglements climatiques, explosion du prix des terres agricoles… – ne laissent pas présager une forte amélioration en matière salariale.
Soulignons également que pour que cette comparaison de salaire ait du sens, il conviendrait de la ramener au nombre d’heures prestées. Il n’est pas rare pour un agriculteur ou une agricultrice de faire des journées de plus de 10 heures et de travailler week-ends et jours fériés.
Face à cela, certain·es font le choix de diversifier leur activité. C’est le cas d’un·e agriculteur·ice sur cinq en Belgique, que ce soit directement au sein de l’exploitation agricole, ou en-dehors5Notons toutefois que cette pluriactivité n’est pas toujours le signe d’un manque de revenu dans l’activité agricole..
Enfin, notons que la précarité ne s’arrête pas à la retraite. Les montants auxquels peuvent prétendre les agriculteur et agricultrices à l’issue de leur carrière sont souvent trop faibles pour garantir une retraite digne et peuvent faire basculer dans la précarité des personnes qui, après des décennies de travail acharné, souvent sans prendre de vacances, n’ont pas pu constituer d’épargne suffisante.
Le tabou de la précarité
Cette précarité est bien souvent accompagnée d’un tabou. Plutôt que de faire appel à des aides financières, certain·es agriculteurs et agricultrices préfèrent continuer à se débrouiller seul·es, accumulant les concessions et les dettes, parfois au prix de leur santé. On parle alors de ‘non-recours aux droits sociaux’, dont les sources peuvent être multiples.
D’une part, faire appel à des aides financières peut être considéré par les agriculteurs ou agricultrices comme une reconnaissance que leur activité n’est pas financièrement viable. D’autre part, le milieu rural, marqué par la proximité entre les habitant·es et la circulation rapide des informations amplifie la peur du regard des autres et la honte associée à la demande d’aide. Ce frein est renforcé par les représentations dominantes véhiculées autour des bénéficiaires de l’aide sociale. Les mécanismes comme ceux des CPAS ont été conçus dans la logique d’une société solidaire, qui prend collectivement en charge certains risques et accidents de la vie. Mais dans certains discours publics et médiatiques, cette image a été supplantée par celle de l’individu paresseux ou irresponsable qui profiterait d’un système. Cette stigmatisation peut dissuader des personnes qui y auraient légitimement droit de solliciter une aide. Le non-recours aux droits est de ce fait particulièrement présent dans le milieu agricole.
C’est pourtant justement dans les contextes ruraux que la précarité peut aussi être la plus dure, à l’heure d’un désengagement dans les services publics – les transports, les crèches, soins de santé… – rendus toujours moins accessibles et plus coûteux.
Contre les idées reçues
On a l’image d’agriculteurs et agricultrices qui sont en moyenne davantage propriétaires de leur habitation que le reste de la population et n’ont donc pas de frais de loyer. À nouveau, cela mérite d’être nuancé. D’une part, cela ne dit rien de l’état des logements, qui peuvent être grands et vieux, et donc également très énergivores. Ils ne répondent pas toujours aux exigences minimales en termes de salubrité. D’autres part, même s’ils et elles sont propriétaires de leur logement, iels ne le sont souvent pas de leur terre: aujourd’hui, les fermes ont en moyenne 60% des terres en location et 40% en propriété6Réseau de soutien à l’agriculture paysanne, Sociétés de Gestion – Une arme féodale au service du capital, avril 2025. Voir luttespaysannes.be.
Le manque de revenu a un impact direct sur la socialisation. Une agricultrice témoignait, dans un reportage, avoir choisi de vivre dans une caravane afin de faire des économies sur son logement. Si cette solution allège la pression financière, elle aggrave encore l’isolement : sans espace pour recevoir, les occasions de socialisation se réduisent encore. Au-delà du logement, la précarité contraint fortement les activités possibles en dehors du travail, fragilisant les liens sociaux, pouvant déjà être réduits du fait des caractéristiques propres aux métiers agricoles.
On pourrait également penser instinctivement que celles et ceux qui produisent notre nourriture sont à même de se nourrir eux-mêmes. Or, l’agriculture moderne est caractérisée par une forte spécialisation des exploitations, qui ne sont d’ailleurs pas toujours destinées à l’alimentation humaine.
Les femmes : double précarité
L’accès à la terre. Les femmes sont structurellement plus touchées par la précarité que les hommes. Plus nombreuses dans des emplois à temps partiel, dans des métiers moins rémunérés, davantage à la tête de famille monoparentale, etc. De la même manière, les agricultrices ont moins facilement accès à la propriété foncière que leurs homologues masculins. D’une part, les prêts bancaires accordés aux femmes pour un même projet agricole sont en moyenne moins importants et plus difficiles à obtenir que pour les hommes. D’autre part, l’héritage des exploitations se fait traditionnellement vers les fils plutôt que les filles, perpétuant une transmission patriarcale du patrimoine agricole wallon. L’imaginaire collectif continue de faire de l’agriculture un métier d’homme, ce qui pèse sur les perceptions des banquiers, des notaires et des familles elles-mêmes7Lire à ce sujet BESSIERE, C., GOLLAC, S., PUCHOL, J., Le genre du capital, éd. La Découverte, 2023..
Enfin, rappelons qu’une agricultrice qui travaille sur une exploitation sans en être copropriétaire se trouve dans une situation de dépendance juridique et économique vis-à-vis de son conjoint et l’accès à la terre, si elle n’est pas héritée, est devenu ces dernières années extrêmement coûteux: le prix des terres agricoles en Wallonie a augmenté de 44% en six ans8DELPIERRE, F., Comment rendre les terres agricoles plus accessibles aux jeunes agriculteurs, 6 novembre 2025, Le Soir. Disponible sur lesoir.be.
Le statut de conjointe aidante. Le statut juridique de ‘conjointe aidante’ – qu’on se permettra d’écrire au féminin puisque, dans le monde de l’agriculture, près de 80% des bénéficiaires de ce statut sont des femmes – bien que n’étant pas idéal (‘aidante’… rien que le nom laisse à désirer), constitue tout de même une avancée importante9Lire à ce sujet l’analyse d’Action Vivre Ensemble, Conjointes-aidantes en agriculture… Le statut de la liberté ? (2024). Disponible sur vivre-ensemble.be. Il reconnaît formellement la contribution des conjointes au travail agricole et permet un accès à certains droits propres, notamment en matière de pension ou en cas de séparation. Ce statut ne règle toutefois pas les inégalités structurelles qui placent les femmes dans cette position de dépendance et son niveau de protection reste en deçà de ce que garantit un statut de travailleuse indépendante à part entière.
Le travail saisonnier : ‘l’utilitarisme migratoire’ à son apogée. En Belgique, on compte environ 45 000 personnes travaillant de façon saisonnière, venues principalement d’Europe de l’Est, qui s’occupent du ramassage des petits fruits rouges ou de la cueillette des pommes et des poires, dans laquelle s’est spécialisée notre pays. Ce statut est encadré par un statut légal très profitable à l’employeur, beaucoup moins à au travailleur ou à la travailleuse.
La Confédération paysanne, syndicat agricole français, qualifie l’encadrement légal du statut de saisonnier en Belgique (mais pas uniquement) comme « l’archétype de l’utilitarisme migratoire »10Confédération paysanne, L’agriculture, Laboratoire d’exploitation des travailleurs migrants saisonniers, 2014-2015, p.18. Disponible sur saisonniersweb.pdf, tandis qu’Antoinette Dumont, socio-économiste du monde rural, qualifie le modèle comme reposant sur « une précarisation du travail ». Les contrats sont journaliers, permettent de travailler jusqu’à 11 heures par jour, 50 heures par semaine, sans charges sociales et au salaire minimum légal. Dans les faits, celui-ci n’est même pas toujours atteint, car les heures supplémentaires ne sont pas toujours payées. Les travailleurs et travailleuses sont remplacé·es s’ils et elles sont trop organisé·es, s’ils émettent des revendications ou coûtent trop cher. La demande étant supérieure à l’offre, ils et elles peuvent être remplacé·es sans difficulté.
Pour les femmes migrantes, souvent en situation administrative précaire, ces mauvaises conditions de travail s’ajoutent à une absence de protection sociale effective et à une exposition accrue aux violences de genre. L’isolement géographique des exploitations, la dépendance vis-à-vis de l’employeur pour le logement et les transports ainsi que la méconnaissance des recours juridiques disponibles les rendent particulièrement vulnérables aux abus, notamment sexuels.
Une solution connue : intégrer le genre dans les politiques
« Le ‘gender mainstreaming’ consiste à intégrer la dimension de genre dans toutes les politiques et les programmes menés à tous les niveaux de pouvoir, de manière transversale, afin de lutter contre les inégalités entre les femmes et les hommes »11SPW, Egalité entre les hommes et les femmes. Disponible sur actionsociale.wallonie.be. C’est ce qui manque cruellement à nos politiques.
L’analyse des politiques agricoles belges et européennes révèle une intégration quasi nulle de la dimension de genre dans les dispositifs d’action publique.
Oxfam Belgique conclut son rapport Genre et Agriculture en mettant en avant l’incohérence et le manque de volonté d’intégrer le genre dans nos politiques agricoles belges : « Au sein des politiques belges, on observe des incohérences dans les discours. D’une part, dans les politiques de coopération internationale, l’empowerment des agricultrices du Sud est fortement valorisé puisqu’étant perçu comme le facteur à succès pour augmenter la productivité agricole. D’autre part, en Belgique, les politiques agricoles internes au pays ne prennent (quasi) aucune mesures sensibles au genre. Elles se contentent d’investir dans des activités de diversification au sein des fermes, de diffuser des portraits d’entrepreneuses inspirantes, voire invisibilisent carrément les agricultrices. L’avancement des droits des femmes rurales belges ne semble donc pas être une priorité (car cela ne sert pas l’agenda néolibéral de croissance économique ?), mais on tient un discours de ‘gender mainstreaming’ vis-à-vis des femmes rurales des pays du Sud afin de transférer la main d’œuvre de l’agriculture de subsistance vers des systèmes industriels. Dans les deux cas, peu de mesures sont prises pour s’attaquer aux causes des inégalités et on assiste à un discours hypocrite fondé non pas sur une volonté de promouvoir les droits des femmes mais sur une logique productiviste. »
Outre ce manque de cohérence et de prise en compte du genre dans les politiques agricoles, c’est le phénomène de la précarité tout entier qui est invisibilisé. Cette analyse a mis en avant la difficulté à trouver des données sur la précarité dans le monde agricole de manière générale, mais encore plus quand il s’agit de mettre en évidence la dimension genrée de la question. Ce manque de chiffres et d’études met en avant un phénomène peu documenté et est révélateur d’un problème qui est trop peu traité.
Conclusions
La précarité dans le monde agricole, mais pas uniquement, n’est pas une fatalité : elle est le produit de choix politiques et d’un système que l’on veut toujours plus productiviste. C’est la première revendication des agriculteurs et agricultrices lors des dernières manifestations : un prix juste pour leur travail. Seule une rémunération juste du travail agricole pourra garantir une stabilité économique et digne pour celles et ceux qui nous nourrissent.
Les femmes sont frappées de manière encore plus sévère que les hommes. S’attaquer à la précarité agricole sans s’attaquer aux inégalités de genre qui la structurent reviendrait à ne traiter que la moitié du problème.
Les agricultrices sont pourtant des actrices centrales de la transition vers des systèmes alimentaires plus durables, plus résilients et plus ancrés dans les territoires. Leur donner les moyens réels d’exercer ce rôle – accès à la terre, protection sociale adéquate, politiques agricoles sensibles au genre, etc. – n’est pas seulement une question de justice : c’est aussi une condition de la transformation vers des systèmes alimentaires justes et durables.
- 1Article En 2022, un agriculteur gagnait en moyenne 96% du salaire moyen belge : voici pourquoi il faut nuancer ce chiffre, RTL Info. Disponible sur rtl.be
- 2WERGIFOSSE, N., Revenus agricoles en Wallonie : 20% des agriculteurs ont un revenu nul ou négatif, 17 octobre 2025, RTBF actus. Disponible sur rtbf.be
- 3Pour les personnes isolées, le RIS à Bruxelles est de 1.340,47€/mois (mars 2026).
- 4VANDENBULCKE, P., Le revenu des agriculteurs bruxellois est 40 pourcents plus bas que le salaire minimum à Bruxelles selon la FedeAU, 1 février 2024. Disponible sur rtbf.be
- 5Notons toutefois que cette pluriactivité n’est pas toujours le signe d’un manque de revenu dans l’activité agricole.
- 6Réseau de soutien à l’agriculture paysanne, Sociétés de Gestion – Une arme féodale au service du capital, avril 2025. Voir luttespaysannes.be
- 7Lire à ce sujet BESSIERE, C., GOLLAC, S., PUCHOL, J., Le genre du capital, éd. La Découverte, 2023.
- 8DELPIERRE, F., Comment rendre les terres agricoles plus accessibles aux jeunes agriculteurs, 6 novembre 2025, Le Soir. Disponible sur lesoir.be
- 9Lire à ce sujet l’analyse d’Action Vivre Ensemble, Conjointes-aidantes en agriculture… Le statut de la liberté ? (2024). Disponible sur vivre-ensemble.be
- 10Confédération paysanne, L’agriculture, Laboratoire d’exploitation des travailleurs migrants saisonniers, 2014-2015, p.18. Disponible sur saisonniersweb.pdf
- 11SPW, Egalité entre les hommes et les femmes. Disponible sur actionsociale.wallonie.be
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