Soutenue par une dizaine de bénévoles, l’association liégeoise Benoît et Michel s’efforce de redonner une vie digne aux personnes qui ont tout perdu. À Nicolas, 74 ans, qui vit dans les bois près de l’Hôpital de la Citadelle. À Brian, 30 ans, qui erre dans les rues et dont les pieds enflés ne tolèrent plus aucune chaussure. À Michel et Cindy, SDF depuis près d’un an avec sept enfants à charge.
Vendredi 9 janvier 2026. Entre neige et tempête, les températures sont glaciales. Exceptionnellement, les personnes sans abri sont autorisées à rester nuit et jour dans la gare des Guillemins, à Liège, alors qu’elles en sont normalement expulsées à l’aube par le service d’ordre de la SNCB. Silhouettes fantomatiques, hagardes, recroquevillées à même le sol. Benoît Lecocq, qui les côtoie depuis longtemps, voit inexorablement grandir cette armée de l’ombre. « Depuis quelque temps, c’est la catastrophe », constate-t-il. « Des familles entières sont expulsées, faute de pouvoir payer leur loyer. Nous avons pu reloger une famille avec 5 enfants, mais j’en connais deux autres, avec 3 et 7 enfants, qui sont toujours à la rue à l’heure actuelle. »
Cofondateur de l’ASBL Benoît et Michel, cet homme de 58 ans aide les personnes les plus précarisées depuis qu’il a lui-même réussi à sortir de l’enfer de la rue en 2006 – tout comme son ami Michel Depretz, qui ne peut malheureusement plus guère l’épauler à la suite de deux AVC. Ancien exploitant d’une librairie-épicerie, puis d’un café, Benoît a basculé, comme tant d’autres, à la suite d’un enchaînement de problèmes familiaux et professionnels. « Cinq minutes suffisent pour dégringoler en bas de l’échelle, et il faut ensuite des années pour remonter », commente-t-il lapidairement. Depuis, il se bat avec acharnement. Contre l’indifférence des politiques. Contre la vision étriquée de certaines structures d’entraide. « On ne résout pas le problème de la précarité en distribuant des tartines, même si cela est indispensable aussi, car ce n’est pas de cette manière qu’on s’attaque aux causes profondes. La solution, c’est un toit, une clé et un suivi régulier, voire quotidien. »
À ses côtés, Jordan, 33 ans, opine discrètement du chef. Après six années d’errance et d’addictions, sa route a croisé celle de Benoît alors qu’il tentait d’obtenir une place dans une maison d’accueil à Grâce-Hollogne. Grâce à lui, il a suivi une cure de désintoxication, obtenu un logement social, et il s’apprête à démarrer une formation d’ouvrier de voirie. « Petit à petit, je me retape », dit-il, avec l’espoir puissant de renouer avec son fils, qu’il n’a pas vu grandir. « La vie en rue laisse de profondes séquelles physiques et psychologiques », complète Benoît.
Pour Jordan, abandonné à la naissance par une mère adolescente et toxicomane, comme pour une grande majorité de personnes précarisées, le destin se scelle dès l’enfance. « Les foyers et les familles d’accueil, la rue à la majorité, parfois la case prison, le cercueil : c’est ce terrifiant cheminement qu’il faut briser ! »
Une urgence vitale
Financée exclusivement par des dons privés, l’ASBL Benoît et Michel fonde son action sur un principe simple : le logement est une condition indispensable pour retrouver dignité et stabilité. Malgré les sarcasmes de l’assistante sociale qui les suivait lorsqu’ils étaient sans domicile fixe (« deux SDF, vous n’arriverez à rien construire ensemble… »), Benoît et Michel se sont accrochés à une même bouée de sauvetage : louer à deux un petit appartement, remonter la pente en s’entraidant, puis acheter ensemble une maison à Grâce-Hollogne, devenue le siège de leur association. Via cette dernière, ils ont acquis deux autres maisons et en louent une troisième afin d’offrir des solutions d’hébergement de courte, moyenne ou longue durée à des personnes et des familles en grande précarité. Leur propre demeure – qu’ils envisagent de céder à l’ASBL après leur mort par le biais d’une fondation en devenir – leur sert également de lieu d’hébergement. « Benoît et Michel m’ont accueilli pour une durée initiale de quinze jours et, finalement, je suis resté presque deux ans chez eux », glisse Jordan.
L’association ouvre une permanence sociale dans un bâtiment autrefois occupé par la congrégation des Sœurs de la Charité à Grâce-Hollogne. « Une permanence d’écoute et d’aide administrative pour nos amis de la rue », résume Benoît. Au fil de son accompagnement, il a vu s’éroder la solidarité entre ces compagnons d’infortune. « L’entraide a disparu, la violence s’est installée, face à des conditions de survie de plus en plus compliquées. Chez les personnes à la rue depuis longtemps, l’espoir d’un avenir meilleur a été annihilé. Maintenant, elles sont rejointes par des familles nombreuses, des seniors, des très jeunes. Les aider est une urgence vitale, raison pour laquelle je ne renoncerai jamais ! »


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