Une trentaine de personnes assises, en conversation ou en attendant.

Résister ensemble : quand les associations reprennent des forces 

Assemblée associative Namur et Luxembourg
Partager

Ce vendredi 28 novembre, une trentaine de bénévoles et professionnels de Namur et du Luxembourg se retrouvent, dans une école secondaire de Ciney, pour une journée de rencontres et d’échanges entre associations de terrain.  

Dans le brouhaha matinal de l’Institut de la Providence, les participant·es arrivent au compte-goutte, se frayant un chemin entre les allées et venues des adolescent·es. Les élèves de la section hôtellerie ont préparé l’accueil : café fumant, fruits frais, cakes. « Bon café !!! Et bonne Matinée 😊 😊 ». Peut-on lire sur le tableau blanc de la bibliothèque prêtée pour l’occasion. Jean-Pol Gallez et Céline Laffineur, coordinateurs d’Action Vivre Ensemble dans les provinces de Namur et du Luxembroug, accueillent chaque personne. Certain·es viennent de loin, Céline le reconnaît :  « On sait que c’est difficile en tant qu’association de mobiliser toute une journée, merci. »  

Des visages derrière les missions 

La grande pièce peine encore à se réchauffer, mais l’atmosphère s’anime alors que les petits groupes se forment. Aline et Fatoumata de l’asbl Lueur d’Espoir (LUDES) à Athus dégagent un enthousiasme communicatif. « Nous sommes des bébés », plaisante Aline en parlant de leur jeune association, « on est contentes de venir rencontrer d’autres associations de notre région ! » Les deux femmes ont créé leur structure après avoir constaté un énorme besoin d’accompagnement dans leur ville luxembourgeoise, ancienne cité minière qui traîne encore une réputation difficile. École de devoirs pour les enfants, cours de français pour les mamans, elles ont vu les progrès s’accumuler en quelques années. « Au début, les enfants sont réticent, témoigne Fatoumata, On essaie de les faire parler, même si c’est maladroit. On les mélange avec des groupes qui parlent français. Les enfants apprennent très vite. Moi non plus je ne parlais pas français ! » 

Autour des tables de discussion, on acquiesce. Chacun reconnaît ses propres pratiques dans les récits de ses pairs. Bernard, de l’asbl Nez Coiffés, explique comment il utilise les ateliers cirque et théâtre pour faire entrer des jeunes fragilisés dans des projets créatifs. Johann des P’tits dons de Pétillons montre un médaillon pailleté qu’un enfant fréquentant l’asbl lui a confiée, la mascotte de l’association. David, du Rassemblement pour le droit à l’habitat, évoque la mobilisation récente qui a réussi à bloquer la vente d’un bâtiment du CPAS à Namur. Les victoires existent. 

Quand les inquiétudes se partagent 

Rapidement, les préoccupations se mêlent aux récits. Dans chaque présentation, le même spectre revient : les coupes budgétaires qui menacent une grande partie du secteur associatif belge. Une voix se brise : « On a perdu des subsides qu’on a galéré à obtenir. Et hop, deux ans après, on nous dit qu’on ne les a plus. » Les têtes se baissent, toutes et tous partagent la même amertume.  

Patricia de l’asbl Le Passage, qui accompagne les sortants de prison, exprime sa frustration : « On sait ce qu’il est possible de faire. On a la recette, mais les solutions politiques ne suivent pas. » Elle refuse pourtant le découragement, et cite Camus : « Au plus fort de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été. » 

Des ponts qui se construisent

Ces espaces de discussions se prolongent pendant les pauses café et le délicieux dîner préparé par les élèves de l’école hôtelière. On échange des coordonnées, on partage des bons tuyaux. Tel public qui ne peut pas être accueilli dans une association le sera dans une autre. Selma, responsable de la recherche de fonds chez ATD Quart Monde Belgique, discute longuement avec Paul et Céline de la Cantine famennoise et leur conseille des bailleurs de fonds potentiels. 

Ces synergies, c’est précisément l’objectif de cette journée. Action Vivre Ensemble, qui soutient cette année 76 associations de lutte contre la pauvreté, mise sur ces rencontres pour tisser un réseau vivant. L’organisation ne se contente pas d’attribuer des subsides sur dossier : elle crée des espaces de respiration, des moments où les acteurs de terrain peuvent lever la tête, voir qu’ils ne sont pas seuls. 

« Chaque année, je suis frappé par la densité des analyses et des expériences partagées. Le travail social au quotidien façonne manifestement une vision de la société et une analyse approfondie de ses problèmes. J’observe aussi une grande ténacité à l’ouvrage malgré le manque de moyens octroyés par le monde politique au secteur associatif. En bref, beaucoup d’intelligence, de lucidité, d’humanité et de robustesse de la part de personnes qui y croient. » 

Jean-Pol, coordinateur régional dans la province de Namur

L’éducation comme fil rouge 

Cette année, Action Vivre Ensemble a choisi de mettre l’accent sur l’accès à l’éducation des enfants et jeunes en situation de précarité. Les associations soutenues cette année ont d’ailleurs pour la majorité donné une priorité à l’enfance et la jeunesse. Linda de DINAMIC, centre d’orientation professionnelle qualifiant, raconte ces moments où les jeunes découvrent qu’il existe d’autres chemins : « C’est ce qui est très marquant, c’est quand les jeunes nous disent « ah mais en fait vous êtes gentils ! ». Ca me touche très fort. Savoir qu’il y a des voies qui existent malgré les craintes, voire le dégoût du milieu scolaire. » 

L’après-midi, Laurence et Alison de l’AMO de Ciney présentent leur projet Chacun sa yourte, qui offre à des jeunes en décrochage scolaire cinq jours de pause pour repenser leur scolarité. Pas de jugement, juste un espace pour respirer et envisager d’autres possibles.  

Des bulles pour mieux lutter 

À 16h, alors que la journée touche à sa fin, l’énergie est encore palpable. « C’est très encourageant de voir comme nos discours sont convergents dans tout ce qui a été dit ce matin. »

Annie (Solidarités Virton) ajoute : « C’est rare de rencontrer des gens qui partagent les mêmes valeurs, la même passion que nous. » 

Pour Patricia (asbl Le Passage), cette journée fut un cocon :  « Il ne faut pas attendre des changements structurels pour agir. On a besoin de ces changements structurels, mais il est important d’avoir des victoires, cela légitime ce que l’on fait et recrée des rapports de force. Les jours comme ceux-là sont des bulles où l’on peut échanger, ils contribuent à alimenter les luttes. » 

En quittant l’Institut Providence, chacun repart avec des contacts, des idées, et surtout cette certitude renouvelée : la résistance est collective ou ne sera pas. Dans un contexte où les associations doivent sans cesse justifier leur existence, ces moments de reconnaissance mutuelle ne sont pas un luxe. Ils sont une nécessité vitale. 

« Ça fait du bien d’être ensemble aujourd’hui, mais c’est aussi nécessaire pour les jeunes. Parce que les temps vont être de plus en plus durs. Le travail en synergie va être nécessaire ces prochaines années. » 

Céline, coordinatrice régional dans la province du Luxembourg